"Bon, nous avons cinq bonnes minutes d'avance. Le bus ne devrait pas tarder, tu sais on ne peut jamais vraiment prévoir s'ils auront du retard ou de l'avance, alors mieux vaut s'assurer cinq minutes d'avance.
-Oui. Enfin ce ne sont que de petits détails au regard de la protection de l'environnement non?"
Le printemps s'annonçait timidement là où l'hiver ne lui cédait guère de place. Déjà les premières fleurs sauvages avaient envahit les parterres des plus beaux jardins. Le Soleil brillait, fièrement, au-dessus des nuages. Une belle journée s'annonçait.
"Ah Elise... Oui tu as raison. J'aime beaucoup cette phrase qu'ils nous ont passée à la radio.
-Laquelle?
-"Il n'y a pas de petit geste quand nous sommes soixante millions à le faire".
-Ah oui, celle là! J'aurais préféré qu'ils disent "il n'y a pas de petits gestes quand nous sommes six milliards à le faire". Enfin il faudrait déjà que certains pays aient de quoi nourrir leur population...
-Tu sais, Elise, tu es la première personne que je rencontre qui soit plus internationaliste que moi! -Quand j'entends tous ces débats francofrançais, toute cette agitation autour des élections présidentielles ça me donne envie de vomir.
-Je pense que c'est important d'avoir une politique intérieure.
-Et de s'occuper de petits problèmes superficiels d'économie alors que certains crèvent de faim?
-Je pense qu'il faut savoir trouver un compromis entre politique intérieure et extérieure. Quand président et des députés sont élus, ils sont mandatés pour défendre les intérêts de la France. Mais bien sur, ils sont des hommes avant tout et je pense qu'ils doivent faire passer certaines choses avant d'autres, en effet.
-Serais-tu prêt à contribuer au développement des pays du Tiers monde en sacrifiant tout le budget de la culture, des sports, etc...?
-Non.
-Alors regarde tes contradictions.
-Mais, les hommes peuvent-ils s'aider les uns les autres s'ils se condamnent tous à l'ignorance?
-Non mais avant de s'occuper à des loisirs ou activités inutiles ils devraient penser à donner aux autres de quoi vivre.
-Tu as raison, mais peut on sacrifier l'éducation et l'élévation de l'esprit? Serais-tu prête à mettre un ordre dans les libertés et les droits fondamentaux? Affirmerais-tu que le droit à la vie prévaut sur celui à l'éducation?
-Sans vie il n'y a pas d'éducation.
-Ta logique est indiscutable, mais qu'est-ce que vivre sans éducation si ce n'est de la survie? Est-il préférable de vivre comme un animal sans conscience du monde ou bien de s'accomplir homme?"
C'est ainsi que la colombe blanche s'envole de son nid pour aller chercher de quoi nourrir ses petits. L'un d'entre eux, par un hasard qui ne devait pourtant que bien peu à la fortune, égara son regard dans quelques abîmes supérieurs. Alors, troublé et à la fois excité par sa découverte il en parle à ses compagnons. Un autre l'avait déjà aperçu, cette chose appelé ciel, dans lequel maman s'envole tous les jours, les abandonnant à leur propre sort. La méditation sur l'infini n'est point une bonne chose pour la finitude. Le malaise gagne alors peu à peu le nid.
"Bon nous voilà arrivés. On va prendre le métro puis aller jusqu'à Part Dieu, où Clement nous attend.
-Ce n'était pas si long pour finir, par rapport à hier soir!
-Non c'est sur, quand Sarkozy ne fait pas de meeting, ils ne coupent pas les bus!
-Tu en penses quoi, toi, de ces élections en fait?
-Je me pose beaucoup de questions. J'ai sincèrement peur. Peur de ce monde dans lequel nous évoluons. Peur que les hommes pensent avant tout à ces fameux problèmes francofrançais dont tu me faisais part tout à l'heure. Peur de cet individualisme qui essaie de nous déresponsabiliser. Mais on ne construit rien avec la peur n'est-ce pas?
-Oui.
-Voilà. Partagé entre impression d'impuissance et cette envie de faire changer les choses. Mais où se situe la limite de la passion politique? Où nous faut-il nous arrêter pour ne pas tomber dans la foi aveugle dans laquelle se jettent ceux que nous critiquons? Il ne nous faut pas juger des individus et les enfermer dans un cadre, car ils possèdent tous cette capacité de changer mais je crois qu'il nous appartient de condamner leurs actions.
-Mais au nom de quoi? Au nom de quelles idées peux-tu condamner celles des autres?
-Au nom de ces quelques valeurs universelles, ces "intuitions absolues". Je ne peux affirmer que -mets ton ticket pour ouvrir la porte du métro- oui, je ne peux affirmer que mes idées sont meilleures que les leurs, mais ne puis-je pas trouver quelques valeurs en dehors de toute temporalité, de toute culture? Ne puis-je affirmer, par exemple, que la vie est préférable à la mort? Pourtant cela n'est pas explicable, si ce n'est par le fait que rien ne serait possible sans vie et que la mort seule ne se suffit pas. Alors il faut se cantonner à ces quelques valeurs universelles, mais quelles valeurs!
-Oui, enfin...
-Oui? -Pourquoi ce métro ne vient toujours pas?-
-Tu sais défois je me sens supérieure aux autres. Quand je les vois, tous, à ne pas réfléchir et à rester dans leurs contradictions, je sens un sentiment de supériorité et je sais que c'est mal mais...
-Mais tu le ressens quand même?
-Oui.
-Je crois que nous ressentons tous cette impression de se sentir supérieur à un autre, à un moment ou à un autre. Comment ne pas le ressentir? Ne serait-il pas valable défois de ne pas se sentir supérieur à quelqu'un qui tient des propos racistes? Ne l'avons-nous jamais trouvé ridicule? Mais c'est justement peut-être à ce moment là que nous devons nous démarquer de lui. C'est à ce niveau là que la démocratie a refusé la peine de mort pour s'élever au-dessus des meurtriers. C'est à ce même niveau que tu dois te faire violence pour réprimer ce sentiment de supériorité, c'est à ce moment que tu ne dois pas devenir celui qui te répulse: sois plus intelligente que lui, reconnaît lui l'égalité, tu reconnaîtras par ce fait toute la responsabilité qu'il doit tirer de ses actes et propos. Tu n'es peut-être pas responsable de ce que tu peux ressentir au premier abord, mais tu l'es de tes décisions. L'homme est capable des plus belles choses comme des pires. A toi de décider lesquelles tu décides de faire."
Lyon. Deuxième plus grosse ville de France si l’on prend en compte l'agglomération. Autrefois la capitale des Gaulles, elle fut le symbole même de la résistance, comme de la collaboration, ce que les habitants ont souvent tendance à oublier. Ville étudiante, l'ambiance des vieux quartiers lyonnais reste très médiéval. Afin d'optimiser la circulation, la Communauté urbaine de Lyon possède un grand réseau de transport en commun.
"Mesdames Messieurs, en raison d'un incident voyageur sur la voie, la ligne A sera fermée jusqu'à nouvel ordre. Nous vous invitons à contacter les agents TCL. Merci de votre compréhension."
"Merde, encore une TS!"
"Putain fait chier! Il aurait pas pu choisir un autre jour pour se suicider? On va être en retard!"
La colombe rentrant au nid ne craint que quelques prédateurs soient venus tuer ses petits. Après s'être approchée, elle aperçoit un de ses petits écrasé au sol et un second avec les yeux crevés, mais le reste de ses petits dort tranquillement. Bientôt ils se réveillent et réclament de quoi manger.